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Il était là bien avant Homo sapiens. Sa lignée plonge ses racines dans une Afrique du Nord au climat et aux paysages très différents de ceux que nous connaissons aujourd’hui. Les climats ont changé, les végétations se sont déplacées, le Sahara s’est installé et de nombreuses espèces ont disparu de la région. L’arganier, lui, a survécu. Aujourd’hui, cet arbre mythique a trouvé son principal refuge au Maroc. Et son histoire dépasse largement celle de l’huile qui l’a rendu célèbre.
Lorsque l’on parle d’arganier, la première image qui vient généralement à l’esprit est celle de l’huile d’argan.
Pourtant, avant d’être un produit alimentaire ou cosmétique recherché dans le monde entier, Argania spinosa est un extraordinaire témoin de l’histoire naturelle de l’Afrique du Nord.
Il était là bien avant nous
Homo sapiens existe depuis environ 300 000 ans. L’agriculture n’est apparue qu’il y a environ 12 000 ans.
L’histoire de la lignée végétale à laquelle appartient l’arganier se compte, elle, en millions d’années.
L’UNESCO évoque même une présence de l’arganier dans le Sud marocain remontant à plus de 80 millions d’années. Ce chiffre doit toutefois être interprété avec prudence : il ne signifie évidemment pas que l’espèce actuelle est restée inchangée pendant 80 millions d’années.
La littérature scientifique décrit plus précisément l’arganier comme une paléo-relique, héritière d’une végétation ancienne autrefois beaucoup plus largement présente en Afrique du Nord.
Nous avons donc devant nous l’un des survivants d’un monde végétal très ancien.
Un étonnant cousin des arbres tropicaux
L’arganier appartient à la famille botanique des Sapotaceae.
Ce détail pourrait sembler anecdotique. Il est au contraire révélateur de son histoire.
Les Sapotaceae sont principalement des arbres et arbustes des régions tropicales et subtropicales. La présence d’un de leurs représentants aux portes du Sahara apparaît donc singulière.
Elle témoigne d’une époque où les paysages et le climat de l’Afrique du Nord étaient très différents.
Au cours des millions d’années qui ont suivi, les conditions climatiques ont profondément évolué. Les formations végétales se sont déplacées, fragmentées ou ont disparu à mesure que l’aridité progressait.
L’arganier a reculé.
Mais il a survécu.
Un rescapé des changements climatiques
Pour traverser de tels bouleversements, l’arganier disposait d’atouts exceptionnels.
Il supporte des températures très élevées, des sols pauvres et de longues périodes sèches. Son puissant système racinaire lui permet d’exploiter l’eau disponible dans le sol et, lors des sécheresses sévères, l’arbre peut réduire fortement son activité et perdre une partie de son feuillage.
Dans certaines zones proches de l’Atlantique, il bénéficie également de l’humidité océanique et des brouillards.
Cette extraordinaire capacité d’adaptation a permis à l’arganier de devenir un véritable rescapé des grands changements climatiques naturels qui ont transformé l’Afrique du Nord.
Le Maroc, son principal refuge
L’arganier n’existe pas exclusivement au Maroc. Des populations naturelles relictuelles subsistent notamment en Algérie.
Mais son immense bastion se trouve incontestablement au Maroc.
C’est principalement dans le Sud-Ouest du Royaume que l’espèce a trouvé les conditions permettant à une vaste arganeraie de subsister : Souss, Haha, Anti-Atlas, Essaouira, Taroudant, Tiznit, Chtouka-Aït Baha…
Quelques populations isolées existent également ailleurs au Maroc et constituent de précieux témoins d’une aire autrefois plus étendue.
Le Royaume peut ainsi être considéré comme le principal refuge actuel de cette très ancienne lignée végétale nord-africaine.
Plusieurs siècles dans la vie d’un seul arbre
Si l’histoire de sa lignée se compte en millions d’années, un seul arganier peut déjà traverser plusieurs vies humaines.
La FAO évoque couramment une longévité d’au moins 200 à 250 ans, certains individus pouvant être beaucoup plus âgés.
Un arganier âgé de 300 ans aurait ainsi germé vers 1725.
Avant l’industrialisation. Avant l’électricité. Avant l’automobile. Bien avant que son huile ne devienne un produit recherché dans les boutiques de Paris, New York, Tokyo ou Dubaï.
Pendant tout ce temps, il aura produit des fruits, nourri des animaux, créé de l’ombre et contribué à protéger le sol contre l’érosion.
Beaucoup plus qu’un arbre à huile
Réduire l’arganier à son huile serait donc une erreur.
L’arbre protège les sols, limite l’érosion et constitue une ressource pour l’élevage. Autour de lui coexistent cultures, pâturage, apiculture et végétation spontanée.
C’est tout un système agro-sylvo-pastoral qui s’est développé autour de lui au fil des siècles.
Dans la région d’Aït Souab-Aït Mansour, ce système associe arbres, agriculture, élevage, gestion de l’eau et pratiques communautaires. La FAO l’a reconnu en 2018 comme Système ingénieux du patrimoine agricole mondial.
L’arganier est ainsi simultanément un arbre forestier, agricole, pastoral, économique et culturel.
Du patrimoine marocain au patrimoine mondial
Cette singularité est aujourd’hui reconnue bien au-delà du Maroc.
En 1998, l’UNESCO a reconnu la Réserve de biosphère de l’Arganeraie.
En 2014, les pratiques et savoir-faire liés à l’arganier ont été inscrits sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité.
En 2018, la FAO a reconnu le système agro-sylvo-pastoral d’Aït Souab-Aït Mansour comme patrimoine agricole mondial.
Enfin, en 2021, l’Assemblée générale des Nations unies a proclamé le 10 mai Journée internationale de l’arganier, à l’initiative du Maroc.
L’arganier reste profondément associé à l’identité et aux paysages marocains. Mais sa valeur patrimoniale est désormais reconnue comme dépassant largement les frontières du Royaume.
Celui qui a survécu au climat doit maintenant survivre à l’homme
Il y a finalement quelque chose de paradoxal dans l’histoire de cet arbre.
L’arganier a traversé d’immenses transformations climatiques. Il s’est adapté à l’aridification de l’Afrique du Nord, aux sécheresses et à des environnements de plus en plus difficiles.
Mais au changement climatique actuel s’ajoutent désormais d’autres pressions : surpâturage, érosion, vieillissement de certains peuplements, faible régénération naturelle et surexploitation de certaines zones.
Celui qui a survécu pendant des millions d’années aux bouleversements de son environnement doit maintenant survivre à des changements beaucoup plus rapides, auxquels l’homme participe directement.
C’est peut-être la raison la plus forte pour protéger l’arganeraie.
Pas seulement parce que son huile vaut cher.
Pas seulement parce qu’elle fait vivre des populations rurales.
Mais parce que le Maroc a reçu en héritage l’un des grands survivants de l’histoire naturelle de l’Afrique du Nord.
Il était là bien avant Homo sapiens, bien avant nos villes, nos frontières et notre agriculture.
Après avoir traversé une histoire qui se compte en millions d’années, il serait paradoxal que quelques générations humaines soient celles qui ne parviennent pas à le transmettre aux suivantes.




