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Les consommateurs marocains sont de plus en plus attentifs à la qualité de leur alimentation, aux pesticides et aux produits chimiques utilisés en agriculture. Une classe moyenne et aisée semble même prête à payer davantage pour des aliments plus sûrs et mieux contrôlés. Pourtant, malgré son potentiel agricole et les efforts engagés pour structurer la filière, le Maroc produit et consomme encore très peu de bio. Le problème n’est peut-être plus seulement de produire : il faut surtout créer un marché et, avant tout, de la confiance.
Dans les grandes villes marocaines, les habitudes alimentaires évoluent. L’origine des aliments, les résidus de pesticides, les produits « naturels » ou « sans pesticides » intéressent une partie croissante des consommateurs.
Le Maroc devrait donc, en théorie, constituer un terrain particulièrement favorable au développement des fruits et légumes biologiques.
Dans la pratique, trouver régulièrement une tomate, une salade, une fraise ou une myrtille réellement certifiée biologique reste difficile.
Des ambitions importantes, mais encore peu de bio
La filière s’est progressivement organisée, historiquement autour d’AMABIO puis, depuis 2022, autour de l’interprofession Maroc Bio.
Les ambitions sont considérables. Le contrat-programme conclu avec l’État prévoit à l’horizon 2030 100 000 hectares certifiés biologiques, 600 000 tonnes de production et 114 000 tonnes destinées à l’exportation.
Nous en sommes encore loin.
Selon les périodes et les sources, les superficies biologiques marocaines se comptent encore seulement en quelques dizaines de milliers d’hectares, dont une partie importante concerne des productions spécifiques et pas nécessairement les fruits et légumes frais que recherche le consommateur quotidiennement.
Cela pose une première question : pourquoi davantage d’agriculteurs se convertiraient-ils au bio s’ils ne sont pas certains de pouvoir vendre leur production suffisamment cher pour compenser ses contraintes ?
Au Maroc, le mot « bio » est devenu trop facile à utiliser
Il existe pourtant un cadre réglementaire. La loi 39-12 encadre la production biologique et l’utilisation de la mention « produit biologique ».
Mais dans la vie quotidienne, la frontière est beaucoup moins claire.
Le mot « bio » est devenu un argument marketing.
Il apparaît dans des noms de magasins, d’entreprises ou de marques alors que le consommateur ne sait pas nécessairement si les produits proposés sont réellement certifiés biologiques.
À côté du bio apparaissent également les appellations « naturel », « fermier », « beldi », « sans pesticides » ou « sans produits chimiques ».
Un produit naturel peut être excellent. Un produit beldi également.
Mais « naturel » n’est pas une certification.
Cette confusion pénalise directement les véritables producteurs bio.
Pourquoi un agriculteur supporterait-il le coût de la certification, les contrôles et toutes les contraintes d’un cahier des charges si un autre produit peut obtenir presque le même avantage commercial en inscrivant simplement « naturel » sur son emballage ou son enseigne ?
Le problème majeur : le produit reste anonyme
La difficulté devient encore plus évidente lorsqu’on parle de traçabilité.
Une grande partie des fruits et légumes marocains est commercialisée en vrac dans les souks, marchés, épiceries et commerces traditionnels.
Mais le problème ne disparaît pas nécessairement lorsque le produit passe par un marché de gros.
Marché de gros ne signifie pas traçabilité jusqu’au consommateur.
Une tomate peut passer du producteur à plusieurs intermédiaires avant d’arriver sur un étal. Au moment où le consommateur l’achète, il connaît rarement l’exploitation qui l’a produite.
Qui est le producteur ? Où se trouve la ferme ? Quels traitements ont été appliqués ? Les délais avant récolte ont-ils été respectés ? Existe-t-il une certification ou des analyses de résidus ?
Le consommateur n’a généralement aucun moyen simple de le savoir.
La grande distribution constitue une exception partielle. Les fruits et légumes y sont plus souvent conditionnés ou étiquetés et l’on trouve parfois le nom de l’exploitation, du producteur ou du conditionneur.
Mais ce n’est pas systématique.
Or le bio repose justement sur l’inverse : un produit contrôlé et une chaîne de traçabilité permettant de remonter jusqu’à son origine.
Le principal concurrent du bio est peut-être le produit « anonyme »
C’est ici que se trouve probablement l’une des principales faiblesses du marché marocain.
Le principal concurrent du bio marocain n’est peut-être pas le produit conventionnel.
C’est le produit anonyme qui peut être présenté comme « naturel », « beldi », « sans pesticides », voire parfois comme « bio », sans que le consommateur puisse réellement vérifier ce qu’il achète.
Dans ces conditions, demander au consommateur de payer 20, 30 ou 50 % plus cher pour un produit certifié devient difficile.
Pourtant, une solution technique pourrait être extrêmement simple.
Un QR code pourrait permettre d’accéder immédiatement au nom de l’exploitation, à son emplacement, à l’organisme certificateur et à la validité du certificat.
Le consommateur n’achèterait alors plus seulement une tomate biologique.
Il achèterait une tomate dont il connaît l’histoire et dont il peut vérifier les garanties.
L’exportation pourrait aussi aider le Marocain à manger bio
Il existe ensuite un paradoxe rarement évoqué.
L’agriculture conventionnelle marocaine produit énormément parce qu’elle exporte énormément.
Tomates, poivrons, agrumes, avocats ou fruits rouges disposent de grands débouchés internationaux. Ces marchés ont permis de développer d’importantes surfaces, des stations de conditionnement, des infrastructures et une forte technicité.
Mais tout ce qui est produit pour l’exportation n’est pas exporté.
Les écarts de calibre ou d’aspect, les surplus et les volumes qui ne correspondent pas aux programmes commerciaux alimentent également le marché intérieur.
L’exportation contribue donc indirectement à rendre certains fruits et légumes abondants et relativement accessibles au consommateur marocain.
Le même phénomène pourrait exister avec le bio.
Si le Maroc exportait beaucoup plus de fruits et légumes biologiques, il aurait mécaniquement davantage d’exploitations certifiées, davantage de stations capables de gérer séparément les produits bio et davantage de volumes susceptibles d’alimenter aussi le marché national.
Mais le bio européen veut de plus en plus être local
Le problème est que le grand marché biologique européen a lui-même évolué.
Pour une partie des consommateurs européens, le bio ne signifie plus seulement « cultivé selon les règles de l’agriculture biologique ».
Il signifie également local, circuit court et faible impact environnemental.
C’est particulièrement vrai pour les fruits et légumes.
Pourquoi acheter une fraise bio venant de plusieurs milliers de kilomètres lorsqu’une fraise bio locale est disponible ?
Cette logique peut sembler paradoxale : elle mélange deux notions différentes, le mode de production biologique et l’empreinte environnementale du transport.
Mais commercialement, elle existe.
Cela ne signifie pas que le bio marocain n’a pas sa place en Europe. Au contraire, le Maroc possède un avantage considérable : sa proximité.
Son potentiel se trouve surtout dans les périodes où l’Europe ne produit pas suffisamment, ainsi que sur les produits pour lesquels le Royaume possède un avantage climatique ou commercial évident.
Le bio marocain doit aussi trouver son marché au Maroc
Il serait néanmoins dangereux de construire toute la stratégie du bio marocain uniquement autour de l’exportation.
Le marché intérieur mérite désormais beaucoup plus d’attention.
Une population urbaine disposant d’un pouvoir d’achat relativement élevé existe et une partie de cette clientèle se préoccupe clairement de la qualité de son alimentation.
Mais elle doit pouvoir trouver le produit, reconnaître le vrai bio et avoir confiance en ce qu’elle achète.
Cela suppose davantage de rayons bio clairement identifiés dans les GMS, des magasins spécialisés, de la vente directe, des paniers de producteurs et des plateformes numériques reliant directement exploitations certifiées et consommateurs.
Surtout, il faut protéger beaucoup plus fortement la valeur commerciale du mot « bio ».
Avant les 100 000 hectares, construisons la confiance
L’objectif marocain de 100 000 hectares biologiques à l’horizon 2030 est ambitieux.
Mais les hectares ne devraient peut-être pas constituer le principal indicateur de réussite.
Il faut construire simultanément le marché capable de les rémunérer.
Cela passe par une meilleure traçabilité des fruits et légumes en général, une identification claire des exploitations, un contrôle réel des allégations « bio », une meilleure visibilité du label officiel et des outils permettant au consommateur de vérifier facilement les certifications.
Le Maroc possède le climat, les producteurs, la proximité de l’Europe et probablement déjà une clientèle nationale suffisamment importante pour faire décoller la filière.
Ce qui lui manque encore est une véritable chaîne de confiance entre le champ et l’assiette.
Car avant de convaincre les Marocains de payer davantage pour du bio, il faut leur permettre de répondre à une question extrêmement simple :
« Comment puis-je être certain que ce produit est réellement bio ? »


