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Et si l’arganeraie devenait l’une des grandes richesses rurales du Maroc, sans sacrifier son patrimoine naturel ? Une estimation économique réalisée par HTN révèle l’ampleur du potentiel encore inexploité.
Le Maroc possède un patrimoine exceptionnel : une arganeraie qui s’étend sur plusieurs centaines de milliers d’hectares, un arbre parfaitement adapté aux milieux arides et une huile dont la réputation dépasse largement les frontières du Royaume.
Pourtant, la richesse produite reste relativement modeste au regard de ce potentiel. Selon les données communiquées par la FIFARGANE en 2024, la filière génère environ 1,14 milliard de dirhams de chiffre d’affaires annuel, pour une production estimée à 5 640 tonnes d’huile.
Et si l’on changeait d’échelle ? Non pas en transformant l’arganeraie en exploitation agricole intensive, mais en restaurant sa productivité, en modernisant la transformation et en valorisant les autres ressources qu’elle peut offrir.
Selon un scénario économique élaboré par HTN, une arganeraie restaurée et mieux valorisée pourrait représenter, à terme, un potentiel approchant 15 milliards de dirhams de revenus annuels.
Un potentiel de production considérable
L’arganeraie marocaine couvre plus de 800 000 hectares selon les périmètres forestiers généralement retenus, tandis que certaines estimations de son aire de répartition sont plus larges.
Pour notre simulation, retenons une hypothèse de 800 000 hectares effectivement productifs, avec un rendement moyen de 750 kg de fruits secs par hectare et par an.
Cette productivité suppose une amélioration durable de l’état des peuplements, de la régénération et de la gestion des ressources. Elle ne correspond pas à la situation actuelle de l’ensemble de l’arganeraie.
Le résultat serait une récolte annuelle de 600 000 tonnes de fruits secs.
Avec un rendement moyen de transformation de 4 litres d’huile pour 100 kg de fruits secs, hypothèse compatible avec certains procédés mécanisés documentés, cette récolte pourrait produire 24 millions de litres d’huile d’argan.
En retenant une valeur moyenne de commercialisation de 500 DH par litre, entre huile alimentaire, huile cosmétique et produits conditionnés, le potentiel théorique atteindrait 12 milliards de dirhams par an pour l’huile seule.
Ce prix moyen est une hypothèse de valorisation, non un prix actuellement garanti à cette échelle. Il suppose notamment que le Maroc développe des débouchés capables d’absorber des volumes bien supérieurs à ceux d’aujourd’hui.
Le véritable enjeu : vendre davantage de valeur, pas seulement davantage d’huile
L’un des paradoxes de la filière est que le Maroc dispose presque exclusivement de la matière première, mais ne conserve pas toujours l’essentiel de la valeur créée en aval.
Le diagnostic du secteur privé marocain publié en mars 2026 par la Société financière internationale souligne que 93 % des exportations d’huile d’argan sont réalisées en vrac.
Une grande partie de cette huile est ensuite transformée, conditionnée et commercialisée à l’étranger sous des marques internationales.
Le défi consiste donc à développer au Maroc davantage de produits finis : huiles conditionnées, cosmétiques, soins capillaires, produits de bien-être et marques capables de s’imposer sur les marchés internationaux.
Il ne s’agit plus seulement de produire de l’huile, mais de maîtriser une chaîne de valeur complète, depuis la collecte des fruits jusqu’au consommateur final.
L’arganier produit bien davantage que de l’huile
Sur 100 kg de fruits secs, seule une petite fraction est constituée des amandons utilisés pour extraire l’huile. Le reste comprend principalement la pulpe, les coques et les tourteaux.
Ces coproduits représentent un potentiel économique considérable.
La pulpe peut notamment être valorisée dans l’alimentation animale, sous réserve d’une formulation adaptée. Les tourteaux disposent également de débouchés possibles. Quant aux coques, elles peuvent servir à produire des combustibles, du charbon actif ou du biochar.
Une revue scientifique publiée en 2025 confirme l’intérêt croissant de ces utilisations industrielles, en particulier pour les coques.
À l’échelle de centaines de milliers de tonnes de fruits, même une valorisation modeste de ces matières pourrait créer de nouvelles activités locales.
L’objectif devrait être de transformer progressivement une filière centrée sur l’huile en véritable économie circulaire de l’arganier.
Miel, élevage et autres revenus : une forêt qui peut produire sans disparaître
L’arganeraie est également un espace agroforestier.
L’apiculture, la valorisation de plantes aromatiques locales, le pâturage organisé et certaines activités touristiques peuvent compléter les revenus issus des fruits.
Des expérimentations d’élevage de volailles en plein air pourraient même être envisagées dans des parcelles adaptées, à condition de contrôler les densités, les déplacements des animaux et les risques pour la régénération naturelle.
La valorisation du bois mort ou des résidus de taille autorisés pourrait également alimenter de petites filières énergétiques ou de production de biochar. Il ne saurait être question d’abattre des arganiers productifs pour fabriquer du charbon.
Ces activités présentent un intérêt particulier : elles peuvent procurer des revenus complémentaires aux populations locales tout en renforçant leur intérêt économique à préserver les arbres.
Dans notre scénario, les coproduits et les activités agroforestières pourraient porter la valeur économique globale vers 15 milliards de dirhams par an. Ce complément d’environ 3 milliards reste toutefois à valider par des études de marché et de rentabilité propres à chaque activité.
Restaurer la forêt avant d’espérer les milliards
Ce potentiel n’a de sens que si l’arganeraie retrouve une meilleure capacité de production.
La sécheresse, le surpâturage, l’érosion et l’insuffisance de régénération naturelle limitent aujourd’hui cette perspective.
La priorité ne devrait donc pas être uniquement de planter de nouveaux arbres. Elle devrait également consister à restaurer les peuplements existants, retenir les eaux de pluie, améliorer l’infiltration, protéger les jeunes pousses et organiser le pâturage.
Les techniques de collecte des eaux de ruissellement, notamment les demi-lunes et les petits ouvrages suivant les courbes de niveau, peuvent contribuer à restaurer les sols et à créer des conditions plus favorables à la végétation.
Cette restauration nécessiterait des investissements, du temps et surtout une association étroite des populations qui vivent de l’arganeraie.
Quinze milliards de dirhams : un potentiel, pas une promesse
Il serait trompeur de présenter cette estimation comme un chiffre d’affaires que la filière pourrait atteindre rapidement.
Notre scénario repose sur plusieurs conditions exigeantes : une superficie productive importante, une amélioration durable des rendements, des techniques de transformation performantes, des débouchés commerciaux beaucoup plus larges et une valorisation accrue des coproduits.
Il ne s’agit pas non plus de 15 milliards de bénéfices. Les coûts de collecte, de transformation, de transport, de commercialisation, de restauration et de gestion doivent encore être déduits.
Enfin, une augmentation massive de la production pourrait exercer une pression sur les prix si la demande mondiale ne progresse pas suffisamment.
Mais l’exercice révèle une réalité essentielle : la valeur potentielle de l’arganeraie ne se limite pas au volume d’huile actuellement commercialisé.
Faire de la préservation une activité rentable
Pendant longtemps, la protection de l’arganeraie a surtout été abordée sous l’angle environnemental : lutter contre la désertification, préserver la biodiversité et sauvegarder un patrimoine unique.
Ces objectifs restent fondamentaux. Mais leur réussite dépend aussi de la capacité à améliorer les revenus des populations rurales.
Une arganeraie qui procure des revenus réguliers, diversifiés et équitablement répartis aura davantage de chances d’être entretenue, protégée et transmise aux générations suivantes.
Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre écologie et économie, mais de faire de la restauration écologique le moteur d’une nouvelle prospérité rurale.
Les 15 milliards de dirhams ne sont pas aujourd’hui sous les arbres, prêts à être ramassés. Ils représentent une ambition économique à construire, sur plusieurs décennies, à condition de restaurer la forêt, d’investir dans sa transformation et de conserver davantage de valeur au Maroc.
L’arganier a survécu pendant des millions d’années aux bouleversements climatiques. Il appartient désormais au Maroc de démontrer qu’il peut aussi devenir un modèle de développement économique durable.




