
Quand les algorithmes décident de notre assiette
27 July 2026
Pendant des décennies, les filières agricoles ont appris à composer avec les sécheresses, les flambées du prix des aliments du bétail, les maladies animales et les fluctuations des marchés. Aujourd’hui, un nouveau facteur semble s’inviter dans l’équation : le pouvoir des réseaux sociaux.
En quelques mois, le régime Tayyibat, popularisé par le Dr Diaa Al-Awadi et relayé par de nombreux influenceurs désireux de surfer sur son immense succès, s’est propagé dans plusieurs pays arabes et musulmans. Des millions de personnes ont découvert une méthode alimentaire qui recommande notamment d’écarter le poulet et les œufs, tout en autorisant d’autres aliments comme les cailles ou les pigeons.
Les défenseurs de ce régime affirment y trouver des bénéfices pour leur santé. De leur côté, de nombreux médecins rappellent qu’il n’existe pas, à ce jour, de validation scientifique solide permettant de confirmer ces promesses. Mais au-delà du débat nutritionnel, une autre question mérite d’être posée : quelles peuvent être les conséquences économiques lorsqu’un influenceur modifie les habitudes alimentaires de centaines de milliers, voire de millions de consommateurs ?
Une crise qui dépasse les seuls élevages
Dans plusieurs pays, des éleveurs, des commerçants et des représentants de la filière avicole ont publiquement exprimé leur inquiétude. Certains estiment que la baisse de consommation du poulet et des œufs observée ces derniers mois a accentué une crise déjà alimentée par la surproduction, la hausse des coûts de production et les déséquilibres du marché.
Il serait excessif d’attribuer cette crise à un seul homme ou à un seul régime alimentaire. Les difficultés du secteur sont anciennes et reposent sur de multiples facteurs économiques.
Mais la question inverse mérite tout autant d’être posée : est-il crédible qu’un mouvement suivi par des millions de personnes n’ait eu absolument aucun effet sur la demande de deux des aliments les plus consommés dans le monde arabe ?
Quand les algorithmes deviennent un acteur économique
Le phénomène Tayyibat illustre une réalité nouvelle. Aujourd’hui, les décisions d’achat de millions de consommateurs peuvent être influencées en quelques semaines par des vidéos courtes, largement relayées par des créateurs de contenu cherchant eux aussi à profiter du buzz.
Chaque nouvelle vidéo, chaque témoignage de perte de poids ou de guérison supposée renforce la visibilité du mouvement. Les plateformes numériques récompensent ce type de contenu en le diffusant toujours davantage, créant un effet boule de neige.
Cette dynamique soulève une question fondamentale : les algorithmes sont-ils devenus un nouveau facteur de risque pour certaines filières agricoles ?
Le poulet et les œufs : des protéines accessibles à tous
Au-delà de la polémique, il ne faut pas oublier une réalité nutritionnelle et sociale.
Le poulet et les œufs représentent, dans de nombreux pays, les protéines animales les plus accessibles. Pour des millions de familles, ils constituent souvent la seule source régulière de protéines de haute qualité, apportant des acides aminés essentiels, des vitamines du groupe B, de la vitamine D, du fer, du zinc et de la choline.
Leur prix relativement modéré en fait un élément central de l’équilibre alimentaire, notamment pour les ménages à revenus modestes.
Réduire ou supprimer ces aliments sans accompagnement nutritionnel adapté peut conduire certaines personnes à remplacer ces protéines par des aliments moins riches sur le plan nutritionnel ou, au contraire, à reporter leur consommation vers des produits beaucoup plus coûteux.
Un effet indirect sur le marché des viandes rouges ?
Une autre interrogation mérite d’être étudiée.
Si une partie des consommateurs abandonne effectivement le poulet et les œufs, vers quels produits se tourne-t-elle ?
Dans plusieurs pays, les professionnels s’interrogent sur un possible report vers les viandes rouges. Lorsque cette substitution concerne un nombre important de consommateurs, elle est susceptible d’exercer une pression supplémentaire sur un marché déjà tendu, contribuant à maintenir des prix élevés.
Cette hypothèse mérite d’être analysée avec des données économiques, mais elle rappelle qu’un changement d’habitudes alimentaires peut produire des effets bien au-delà du produit initialement concerné.
Une responsabilité nouvelle pour les influenceurs ?
Le débat dépasse désormais la nutrition.
Lorsqu’un influenceur rassemble plusieurs millions d’abonnés, ses recommandations ne concernent plus seulement les choix individuels. Elles peuvent avoir des répercussions sur des secteurs économiques entiers, sur les revenus des producteurs, sur les prix payés par les consommateurs et, plus largement, sur la sécurité alimentaire.
Cela ne signifie pas qu’il faille limiter la liberté d’expression ou empêcher le débat sur l’alimentation. En revanche, cela invite à une réflexion collective : les créateurs de contenu qui influencent massivement les comportements de consommation ont-ils aussi une responsabilité vis-à-vis des conséquences économiques et sociales de leurs recommandations ?
Une question qui mérite un débat serein
Le phénomène Tayyibat est peut-être le premier exemple, à grande échelle dans le monde arabe, d’un mouvement alimentaire né presque exclusivement sur les réseaux sociaux et dont les effets semblent dépasser le simple cadre de la nutrition.
Que son impact sur la consommation de poulet et d’œufs soit majeur, modéré ou limité, une chose apparaît déjà clairement : les réseaux sociaux sont désormais capables d’influencer des marchés agricoles entiers.
Pour les filières agricoles, le risque ne vient plus seulement du climat, des maladies ou des coûts de production. Il peut aussi venir d’un écran de téléphone.
Et c’est probablement cette évolution qui mérite aujourd’hui toute notre attention.




