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21 September 2026
À chaque débat sur les exportations marocaines de tomates, d’agrumes ou de fruits rouges revient la même affirmation : « le Maroc exporte son eau ». Derrière cette formule se cache un concept scientifique réel, celui de l’eau virtuelle. Mais le raccourci qui consiste à réduire une production agricole à l’eau nécessaire à sa réalisation occulte le travail, les investissements et le savoir-faire qui lui donnent sa valeur. Et surtout, appliqué jusqu’au bout, ce raisonnement conduit à quelques conclusions pour le moins surprenantes.
Le Maroc exporte-t-il réellement son eau lorsqu’il expédie des tomates ou des fruits rouges vers l’Europe ? La formule est devenue tellement courante qu’elle est parfois présentée comme une évidence. Pourtant, avant de la répéter, encore faut-il comprendre ce que les spécialistes appellent « l’eau virtuelle ».
Contrairement à ce que l’expression pourrait laisser croire, il ne s’agit pas de l’eau physiquement contenue dans le produit. L’eau virtuelle correspond, de manière simplifiée, au volume d’eau utilisé directement et indirectement pour produire un bien. Lorsqu’un pays exporte une production agricole, les spécialistes du commerce de l’eau considèrent donc qu’il exporte également, virtuellement, l’eau qui a été nécessaire à cette production. Le concept est parfaitement reconnu et constitue un outil intéressant pour analyser l’utilisation et les échanges de ressources hydriques.
Le problème ne vient donc pas du concept. Il vient de la manière dont il est parfois utilisé.
Dire qu’une tomate possède une empreinte hydrique est une chose. En conclure que le Maroc « exporte son eau » comme s’il expédiait une ressource brute en est une autre.
Car entre l’eau utilisée pour irriguer une plante et la tomate qui arrive quelques mois plus tard sur un étal européen, il s’est passé beaucoup de choses. Il a fallu une terre, des plants, des serres, des équipements, de l’énergie, de la nutrition, de la protection phytosanitaire, de la technologie, des investissements et de la logistique. Il a surtout fallu le travail de producteurs, d’ingénieurs, de techniciens, d’ouvriers agricoles, de milliers de femmes dans les stations de conditionnement, de responsables qualité, de chauffeurs et de logisticiens.
Réduire le résultat de cette chaîne à de « l’eau exportée » revient finalement à effacer tout ce qui a permis de transformer une ressource naturelle en un produit ayant une valeur économique.
C’est probablement ce qui rend cette affirmation particulièrement regrettable lorsqu’elle est portée par des personnes instruites, parfois présentées comme connaissant les questions économiques ou environnementales. Non pas parce que le sujet de l’eau ne devrait pas être discuté — bien au contraire — mais parce qu’elles donnent une apparence scientifique à un raisonnement qui, présenté ainsi, est extrêmement réducteur.
La mécanique des réseaux sociaux fait ensuite le reste. Une notion complexe devient une phrase, la phrase devient un slogan et le slogan finit par être repris comme une évidence. Avec un paradoxe assez remarquable : certains pensent ainsi défendre les ressources du Maroc tout en réduisant une filière créatrice d’emplois, de savoir-faire et de devises à quelques mètres cubes d’eau envoyés à l’étranger.
Il suffit pourtant d’appliquer exactement le même raisonnement au reste de notre consommation pour en percevoir les limites.
Selon les moyennes mondiales établies par le Water Footprint Network, l’empreinte eau d’un kilogramme de tomates est d’environ 214 litres. Pour un kilogramme de viande bovine, elle dépasse 15 000 litres. Le café, le chocolat ou certaines noix présentent également des empreintes particulièrement élevées. Ces valeurs agrègent différentes composantes de l’empreinte hydrique et ne correspondent donc pas simplement à de l’eau potable ou d’irrigation prélevée dans une nappe.
Et le raisonnement ne s’arrête pas à l’alimentation. Un T-shirt en coton de 250 grammes représente autour de 2 500 litres d’empreinte eau en moyenne mondiale.
Personne ne regarde pourtant son T-shirt en affirmant qu’il porte 2 500 litres d’eau. Personne ne présente un kilogramme de viande comme 15 000 litres d’eau transformés en steak. Nous comprenons spontanément qu’il s’agit de produits auxquels des matières premières, du travail, du capital, de l’énergie et du savoir-faire ont donné une valeur.

Pourquoi ce raisonnement deviendrait-il différent lorsqu’il s’agit d’une tomate marocaine ?
Il existe d’ailleurs une autre incohérence. Une tomate nécessite de l’eau qu’elle soit consommée à Agadir, Casablanca, Madrid ou Londres. La plante ne connaît évidemment pas la destination commerciale de son fruit. Pourtant, dans certains discours, une tomate consommée au Maroc reste un aliment tandis que la même tomate franchissant le détroit devient soudainement de « l’eau exportée ».
Si l’on souhaite véritablement raisonner en termes d’eau virtuelle, il faut alors aller jusqu’au bout du concept. Car le Maroc n’en exporte pas seulement : il en importe également, notamment à travers les céréales.
Une étude publiée en 2025 sur les échanges agricoles entre le Maroc et l’Union européenne durant la période 2000-2020 a ainsi estimé à environ 3,39 milliards de m³ les flux d’eau virtuelle associés aux exportations marocaines étudiées vers l’UE, contre environ 55,23 milliards de m³ associés aux importations en provenance de l’Union, principalement du fait des céréales. Sur le périmètre étudié, le Maroc était donc très largement importateur net d’eau virtuelle.
Cela ne signifie évidemment pas que la question de l’eau en agriculture doit être minimisée. Le Maroc connaît une situation de stress hydrique sérieuse et l’agriculture représente une part majeure de l’utilisation de la ressource. La pertinence de certaines cultures dans certains bassins, la surexploitation des nappes, l’efficience de l’irrigation et l’arbitrage entre différentes utilisations de l’eau sont des questions parfaitement légitimes.
Mais c’est précisément pour cette raison que le débat mérite mieux qu’un slogan.
La bonne question n’est pas simplement de savoir combien de litres d’« eau virtuelle » quittent le Maroc avec une tonne de tomates. Il faut savoir quelle eau a été utilisée, dans quel bassin, avec quel niveau de disponibilité, pour quelle quantité produite et quelle valeur créée. Il faut également considérer les emplois, les revenus, les devises générées et les alternatives possibles pour l’utilisation de cette même ressource.
Autrement dit, le véritable enjeu est celui de la valorisation durable de chaque mètre cube d’eau.
L’agriculture marocaine doit continuer à améliorer son efficience hydrique et accepter que certaines pratiques ou certaines productions soient questionnées lorsque la ressource locale ne permet plus de les soutenir. Mais cela n’oblige nullement à accepter l’idée selon laquelle exporter une tomate reviendrait simplement à « vendre l’eau du Maroc ».
Une tomate exportée est le résultat de la transformation de ressources naturelles grâce au capital, à la technologie et, surtout, au travail et au savoir-faire de femmes et d’hommes.
C’est exactement ce que fait toute activité économique.
Et si l’on souhaite malgré tout réduire les produits agricoles marocains à leur contenu en eau virtuelle, il faudrait avoir la cohérence de faire de même avec le blé que nous importons, le café que nous buvons, la viande que nous mangeons, les vêtements que nous portons et les produits industriels que nous utilisons.
Sinon, nous ne sommes plus vraiment dans l’analyse de la gestion de l’eau. Nous sommes dans le slogan.



