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30 July 2026
Comment un pays où près d’un jeune sur trois est sans emploi, ni en études ni en formation, peut-il manquer de bras pour récolter ses fruits, construire ses logements ou servir dans ses restaurants ?
Cette question résume à elle seule l’un des plus grands paradoxes du Maroc d’aujourd’hui.
D’un côté, les statistiques du Haut-Commissariat au Plan (HCP) montrent une situation préoccupante : le taux de chômage atteint 10,8 % au premier trimestre 2026, mais grimpe à 29,2 % chez les 15-24 ans. Plus inquiétant encore, près d’un jeune sur trois âgé de 15 à 29 ans appartient à la catégorie des NEET, c’est-à-dire qu’il n’est ni en emploi, ni en études, ni en formation.
De l’autre côté, des milliers d’entreprises affirment ne plus réussir à recruter. L’agriculture est la plus touchée, mais le BTP, l’hôtellerie-restauration, certaines industries et de nombreux métiers artisanaux tirent la même sonnette d’alarme.
Le problème n’est donc plus uniquement celui du chômage.
C’est désormais une crise de l’attractivité du travail.
L’agriculture, première victime d’un changement profond
L’agriculture reste le premier employeur du Maroc. Elle nourrit le pays, fait vivre des millions de personnes et représente un secteur stratégique pour les exportations.
Pourtant, dans toutes les grandes régions agricoles, le constat est identique.
Les exploitants peinent à recruter pour la plantation, la taille, la récolte ou le conditionnement. Certains organisent désormais le transport quotidien des ouvriers, offrent des repas, mettent en place des primes de fidélité ou améliorent les conditions de travail pour conserver leur personnel.
Cette pénurie n’est plus exceptionnelle.
Elle devient structurelle.
Les jeunes refusent-ils de travailler ?
La réponse mérite d’être nuancée.
Dire que « les jeunes ne veulent plus travailler » serait caricatural.
En revanche, il semble qu’une partie d’entre eux refuse aujourd’hui des métiers jugés physiquement éprouvants, peu valorisés socialement et offrant des perspectives limitées.
Il ne s’agit pas d’un manque de courage.
Il s’agit d’un changement profond des aspirations.
Les réseaux sociaux, Internet et la mondialisation ont profondément transformé la manière dont les nouvelles générations imaginent leur avenir.
Chaque jour, elles voient défiler des entrepreneurs, des créateurs de contenu, des développeurs, des expatriés ou des influenceurs.
Très rarement un ouvrier agricole passionné par son métier.
Le problème est aussi culturel.
Pendant des décennies, la réussite a été associée au diplôme universitaire, au bureau climatisé ou à la fonction publique.
Les métiers manuels ont progressivement perdu leur prestige.
Le salaire suffit-il encore ?
La réalité économique ne peut être ignorée.
Travailler dans une serre en été, récolter des fruits plusieurs heures sous le soleil ou effectuer un travail physique exigeant pour un salaire proche du minimum légal constitue une équation de moins en moins attractive.
Le SMAG, malgré les revalorisations successives, reste associé à des métiers parmi les plus pénibles du pays.
La question mérite donc d’être posée :
Le marché rémunère-t-il suffisamment les métiers indispensables au fonctionnement de notre économie ?
Une question que le Maroc devra se poser
Depuis le lancement des nouveaux dispositifs de protection sociale, de nombreux employeurs expriment une inquiétude.
Ils redoutent que certains jeunes hésitent à accepter un emploi déclaré, notamment lorsqu’il est saisonnier ou faiblement rémunéré, par crainte de perdre certains avantages liés à leur situation sociale.
À ce jour, aucune étude ne démontre que ce phénomène explique à lui seul la pénurie de main-d’œuvre.
Mais cette interrogation mérite d’être étudiée sereinement.
Car une politique sociale efficace doit poursuivre deux objectifs simultanément :
protéger les personnes en difficulté ;
encourager durablement le retour vers l’emploi.
Et si l’on récompensait davantage le travail ?
Cette réflexion ouvre une piste intéressante.
Aujourd’hui, l’essentiel des aides publiques vise légitimement les ménages les plus fragiles.
Mais pourquoi ne pas compléter cette logique par une prime d’activité destinée aux salariés occupant des emplois essentiels mais faiblement rémunérés ?
Un jeune qui accepte un emploi agricole déclaré pourrait, par exemple, bénéficier pendant une période déterminée d’un complément financé par l’État.
Une telle mesure permettrait d’améliorer immédiatement son pouvoir d’achat tout en renforçant l’attractivité de secteurs essentiels sans faire porter l’intégralité de l’effort financier sur les employeurs.
L’objectif ne serait pas de remplacer les aides sociales.
Il serait de faire en sorte que travailler soit toujours plus avantageux que rester inactif.
Une réalité de terrain : le recours croissant aux travailleurs subsahariens
Face au manque de candidats locaux, de nombreuses exploitations agricoles emploient aujourd’hui des travailleurs originaires d’Afrique subsaharienne.
Cette évolution répond à un besoin économique réel.
Cependant, une partie de cette main-d’œuvre se trouve dans une situation administrative précaire ou irrégulière, ce qui complique son accès au travail déclaré et favorise parfois le développement de l’emploi informel.
Cette situation fragilise les travailleurs eux-mêmes, expose les employeurs à des risques juridiques et entretient une concurrence déloyale envers les entreprises respectant pleinement la législation sociale.
Les événements récents survenus à Ceuta, où un afflux massif de migrants a conduit les autorités locales espagnoles à demander un renforcement exceptionnel des moyens de contrôle, rappellent que le Maroc demeure un territoire clé des flux migratoires entre l’Afrique et l’Europe.
Ces phénomènes ne doivent pas être confondus.
Mais ils montrent que la question migratoire et celle de la main-d’œuvre deviennent de plus en plus liées dans certains secteurs économiques.
Une transformation démographique silencieuse
Un autre facteur est souvent oublié.
Le Maroc vieillit progressivement.
Les familles nombreuses d’hier laissent place à des ménages comptant deux ou trois enfants.
Autrement dit, la réserve de main-d’œuvre disponible diminuera naturellement dans les années à venir.
Les entreprises devront donc attirer davantage leurs salariés au lieu de considérer que la main-d’œuvre sera toujours abondante.
Cette évolution est irréversible.
L’avenir passera aussi par la technologie
Face à ces difficultés, l’agriculture devra également accélérer sa modernisation.
Les drones, les serres intelligentes, l’irrigation pilotée, l’intelligence artificielle, la robotique ou les plateformes de récolte ne relèvent plus de la science-fiction.
Ils deviendront progressivement des outils indispensables pour maintenir la compétitivité des exploitations.
Mais cette modernisation ne supprimera pas le besoin d’hommes et de femmes qualifiés.
Au contraire.
Elle transformera progressivement l’ouvrier agricole en véritable technicien agricole.
C’est probablement cette évolution qui permettra de redonner à ces métiers une image plus moderne et plus valorisante.
Le véritable débat
Au fond, la question n’est pas de savoir si les jeunes sont moins travailleurs que leurs parents.
La véritable question est de comprendre pourquoi les métiers qui nourrissent le pays, construisent ses infrastructures et font fonctionner son économie attirent de moins en moins.
Les salaires sont-ils adaptés ?
Les perspectives d’évolution existent-elles ?
L’école prépare-t-elle suffisamment aux métiers techniques ?
Les politiques sociales encouragent-elles suffisamment la reprise d’un emploi ?
La société valorise-t-elle encore le travail manuel ?
Toutes ces questions méritent un débat dépassionné.
Redonner de la valeur au travail
Le Maroc a engagé de profondes réformes sociales.
C’est une avancée majeure.
Mais le prochain défi sera sans doute de réconcilier protection sociale et valorisation du travail.
Aider les plus fragiles est indispensable.
Valoriser celles et ceux qui acceptent des métiers difficiles l’est tout autant.
Car derrière chaque tomate exportée, chaque agrume récolté, chaque chantier achevé ou chaque hôtel qui accueille des visiteurs, il y a des travailleurs sans lesquels aucune économie ne peut prospérer.
Le véritable défi du Maroc n’est plus seulement de créer des emplois.
Il est de redonner au travail sa valeur, sa dignité et son pouvoir d’attraction.
Car une économie où le premier employeur peine à recruter alors que des centaines de milliers de jeunes restent sans emploi n’est pas confrontée à une simple crise du marché du travail.
Elle est face à une crise du contrat social.




