
Maroc : record historique des importations de pommes de terre en 2025/2026
31 August 2026
Le Maroc compte officiellement plus d’un million d’hectares d’arganeraie. Pourtant, derrière ce chiffre impressionnant se cache une réalité plus préoccupante : dans plusieurs régions, la forêt s’éclaircit, vieillit et peine à se renouveler. La sécheresse est souvent désignée comme principale responsable. Elle joue incontestablement un rôle majeur, mais les travaux scientifiques récents montrent que le problème est plus complexe : surpâturage, absence de régénération naturelle, érosion des sols, surexploitation et difficultés de gouvernance se combinent. Sauver l’arganeraie nécessitera donc probablement autre chose que de simplement planter des arbres.
L’arganier est l’un des patrimoines naturels les plus extraordinaires du Maroc. Capable de vivre là où beaucoup d’espèces fruitières ne survivraient pas, il protège les sols, freine la désertification, nourrit les animaux et fournit surtout l’huile d’argan, devenue l’un des produits marocains les plus connus dans le monde.
Selon le recensement forestier national de 2022, cité par l’Agence nationale pour le développement des zones oasiennes et de l’arganier (ANDZOA), l’arganeraie couvre environ 1,05 million d’hectares, soit près de 12 % de la superficie forestière nationale.
Mais mesurer une forêt uniquement par sa superficie peut donner une image trompeuse de son état.
Un million d’hectares… mais dans quel état ?
Une vaste revue scientifique publiée en août 2026 dans Frontiers in Sustainable Food Systems, consacrée précisément à la restauration de l’écosystème de l’arganier, dresse un constat préoccupant.
Les chercheurs rappellent que les estimations de la superficie réellement occupée par l’arganier diffèrent selon les méthodes utilisées. Alors que le recensement forestier national avance environ 1,05 million d’hectares, les travaux utilisant notamment la télédétection situent plutôt l’occurrence effective de l’arganier autour de 871 000 hectares.
Il ne faut pas nécessairement voir dans cet écart une contradiction : les périmètres étudiés et les méthodes de comptage ne sont pas identiques.
Le véritable signal d’alarme se trouve ailleurs : la densité des arbres.
Dans certaines zones étudiées, elle serait passée d’environ 100 arbres par hectare à moins de 30 arbres/ha. La même synthèse rapporte une diminution de densité de 44,5 % entre 1970 et 2007 dans plusieurs provinces.
Entre 1987 et 2014, la perte spatiale de couvert forestier d’arganier est par ailleurs estimée à environ 5 %, soit près de 51 600 hectares.
Autrement dit, une arganeraie peut toujours être administrativement considérée comme une arganeraie tout en devenant progressivement plus clairsemée.
C’est peut-être là que se trouve l’un des principaux dangers : une dégradation lente, beaucoup moins spectaculaire qu’un incendie ou qu’un défrichement massif, mais qui se poursuit année après année.
La sécheresse, coupable évidente… mais pas unique
Il serait absurde de minimiser l’effet du climat.
Le Sud-Ouest marocain subit des températures plus élevées, des épisodes de sécheresse plus longs et une pluviométrie de plus en plus irrégulière.
Même l’arganier, pourtant remarquablement adapté à l’aridité, possède ses limites.
Lors des sécheresses sévères, les arbres réduisent leur feuillage pour limiter leurs pertes d’eau. Les jeunes arbres et les semis sont beaucoup plus vulnérables encore.
Mais une question mérite d’être posée :
si la sécheresse était seule responsable, pourquoi certains arganiers et certaines parcelles résistent-ils mieux que d’autres ?
La réponse se trouve en partie au niveau du sol et de la pression exercée par l’homme et les animaux.
Le problème que l’on voit tous : le pâturage
La chèvre dans l’arganier est devenue une image presque emblématique du Maroc.
Elle est excellente pour les photographies touristiques.
Elle l’est beaucoup moins pour un jeune arganier.
Les chèvres, mais également les moutons et les dromadaires dans certaines régions, consomment les jeunes pousses et les semis. Lorsqu’une pression animale importante s’exerce continuellement sur une parcelle, les arbres adultes peuvent subsister pendant des décennies tandis que la génération suivante disparaît avant même d’avoir eu la possibilité de s’installer.
Une étude par télédétection consacrée aux arganeraies du Sud marocain a ainsi observé que près de 48 % des arbres étudiés étaient restés petits, avec moins de trois mètres de diamètre de couronne ; environ la moitié de ces petits arbres présentaient un état dégradé.
Le problème n’est donc pas nécessairement de voir mourir immédiatement les grands arganiers.
Il est de ne plus voir suffisamment de jeunes arbres prendre leur place.
Une forêt peut mourir de vieillesse
C’est probablement l’un des aspects les moins discutés du problème.
Un écosystème forestier durable doit contenir plusieurs générations :
des semis, de jeunes arbres, des adultes et de vieux arbres.
Lorsque l’on observe principalement de grands sujets anciens sans renouvellement suffisant, on dispose toujours d’une forêt aujourd’hui, mais potentiellement beaucoup moins demain.
Or la régénération naturelle de l’arganier par semis est déjà difficile biologiquement.
Ajoutons :
la sécheresse,
le broutage,
le piétinement,
la récolte des fruits,
l’érosion,
et la dégradation du sol.
Les chances qu’une graine devienne spontanément un arbre adulte deviennent alors très faibles.
Des travaux récents ont même montré que certaines augmentations apparentes du couvert végétal observées par satellite correspondaient davantage à des rejets provenant de vieilles souches qu’à l’installation de nouveaux arbres issus de graines.
La forêt peut donc sembler se régénérer sans réellement renouveler sa population.
Le cercle vicieux du sol nu
Il existe ensuite un mécanisme beaucoup plus discret.
Lorsque la végétation disparaît entre les arbres, le sol reste exposé.
Lors d’une pluie intense :
l’eau ruisselle → emporte les particules fines → le sol perd de sa matière organique → sa capacité à retenir l’eau diminue → les plantes repoussent plus difficilement → davantage de sol reste nu.
À la pluie suivante, encore plus d’eau part en ruissellement.
Nous entrons progressivement dans un cercle vicieux.
Et dans les régions arides, quelques dizaines de millimètres de pluie peuvent avoir beaucoup plus de valeur s’ils pénètrent dans le sol que s’ils descendent rapidement vers l’aval en emportant la terre fertile.
La question de l’arganeraie est donc aussi, fondamentalement, une question de gestion de l’eau de pluie.
Interdire les chèvres ? Une fausse bonne idée
Face au surpâturage, la réponse la plus simple serait de clôturer la forêt et d’en exclure les troupeaux.
Écologiquement, cela fonctionne.
Une expérimentation récente conduite dans la région d’Essaouira dans le cadre du projet SALAM-MED a comparé des zones protégées, des zones modérément pâturées selon le système traditionnel Agdal, et des zones fortement pâturées.
Les meilleurs indicateurs physiologiques ont été observés chez les arganiers totalement protégés. Les arbres soumis à un pâturage modéré venaient ensuite. Les résultats les plus faibles étaient enregistrés dans les zones fortement pâturées.
Mais interdire durablement l’élevage sur des centaines de milliers d’hectares n’est ni socialement réaliste ni nécessairement souhaitable.
Des familles vivent de ces parcours depuis des générations.
La solution semble donc plutôt être de passer du pâturage libre permanent au pâturage organisé.
Redécouvrir l’Agdal
Le Maroc possède justement une réponse traditionnelle à ce problème : l’Agdal.
Le principe est remarquablement moderne.
Certaines parcelles sont temporairement fermées au pâturage afin de permettre à la végétation et aux arbres de récupérer. Elles peuvent ensuite être rouvertes selon des périodes et des règles définies collectivement.
C’est, en quelque sorte, du pâturage tournant appliqué à l’écosystème forestier.
Les travaux de la FAO à Essaouira montrent que ce système intermédiaire peut permettre de concilier maintien de l’activité pastorale et meilleure protection des arganiers.
Plutôt que d’opposer systématiquement forêt et élevage, il serait donc possible d’organiser leur coexistence.
Protéger cinq ou dix ans pour gagner plusieurs décennies
Les recherches consacrées à la restauration de l’arganeraie montrent que l’exclusion temporaire des animaux pendant cinq à dix ans peut considérablement favoriser la régénération après plantation ou recépage.
Mais une clôture installée sans l’adhésion des populations locales finit souvent par devenir une source de conflit.
Le véritable défi n’est donc pas seulement technique.
Il est économique.
Si une famille perd pendant plusieurs années une partie de son parcours, il faut lui proposer une alternative : autres surfaces de pâturage, production fourragère, compensation, amélioration de la productivité du troupeau ou revenus tirés de la restauration elle-même.
La population locale doit gagner à protéger l’arganier, pas perdre son revenu pour le protéger.
Et si nous regardions d’abord l’eau avant de regarder l’arbre ?
Une autre approche commence à émerger.
Au lieu de raisonner uniquement :
« combien d’arganiers allons-nous planter ? »
il faudrait peut-être commencer par demander :
« comment allons-nous retenir davantage de pluie sur cette montagne ? »
Car planter un arbre dans un sol dégradé, puis l’arroser pendant plusieurs années pour le maintenir artificiellement en vie, peut coûter très cher.
Restaurer d’abord les conditions permettant à la végétation de revenir pourrait être beaucoup plus efficace.
Sur les terrains en pente, différentes techniques permettent de ralentir le ruissellement, retenir les sédiments et concentrer l’eau autour des végétaux.
Certaines sont extrêmement simples.
Des ouvrages en demi-lune creusés suivant les courbes de niveau peuvent par exemple intercepter l’eau qui descend de la pente.
Après quelques pluies, ils accumulent eau, terre fine et matière organique.
On peut ensuite y favoriser la régénération naturelle ou y installer des espèces locales adaptées.
À mesure que la végétation revient, les racines améliorent le sol.
Le sol retient davantage d’eau.
Et davantage de végétation peut s’installer.
Un cercle vertueux peut remplacer progressivement le cercle de dégradation.
Cette approche mérite cependant un article à elle seule.
Le Maroc a déjà commencé, mais l’échelle doit changer
Les pouvoirs publics ne sont évidemment pas restés inactifs.
Selon l’ANDZOA, plus de 164 000 hectares d’espaces forestiers ont déjà été réhabilités dans le cadre des programmes précédents et environ 10 000 hectares d’arganiculture ont été développés dans des zones vulnérables.
Les ambitions sont désormais beaucoup plus importantes : les programmes annoncés visent notamment la réhabilitation de 400 000 hectares d’arganeraie et le développement de l’arganiculture sur 50 000 hectares.
L’enjeu sera toutefois de ne pas mesurer le succès uniquement en nombre d’hectares traités ou en nombre de plants mis en terre.
Un indicateur beaucoup plus intéressant serait :
combien de jeunes arganiers sont encore vivants dix ans plus tard ?
Et mieux encore :
combien d’arganiers se reproduisent désormais naturellement autour d’eux ?
Sauver l’arganier en lui redonnant une valeur
Finalement, le paradoxe de l’arganeraie marocaine est peut-être économique.
Nous essayons de protéger une forêt dont dépendent des populations qui doivent elles-mêmes en tirer leur revenu.
Lorsque la survie immédiate d’une famille dépend davantage de son troupeau que de la régénération d’un arbre qui produira dans plusieurs années, le comportement économique est prévisible.
Il faut donc inverser l’équation.
Un arganier vivant, productif et entouré d’un sol en bon état doit rapporter davantage à la population locale qu’un arganier surexploité.
Et c’est peut-être ici que le dossier devient beaucoup plus intéressant qu’une simple question forestière.
Car l’arganeraie n’est pas uniquement une forêt à protéger.
C’est potentiellement une immense infrastructure productive naturelle : huile alimentaire, cosmétique, élevage, miel, coproduits, énergie issue de certaines biomasses, stockage du carbone et activités rurales peuvent coexister sur le même territoire à condition de changer profondément son mode de gestion.
HTN reviendra prochainement sur cette question.
Car derrière la dégradation actuelle de l’arganeraie se cache peut-être un paradoxe beaucoup plus surprenant encore :
le Maroc pourrait être en train de laisser dépérir l’une de ses ressources agricoles les plus précieuses au moment même où sa valeur économique n’a jamais été aussi importante.



