
Myrtille : l’avenir appartient aux variétés qui séduisent les consommateurs… et préservent la rentabilité des producteurs
19 July 2026
En 1965, le botaniste britannique Herbert G. Baker imaginait le portrait de « l’adventice idéale », une plante capable de coloniser durablement les milieux agricoles. Sans décrire une espèce en particulier, il dressait la liste des caractéristiques qui feraient d’une mauvaise herbe un envahisseur redoutable : forte capacité de germination, production abondante de graines, adaptation à des conditions variées, résistance aux perturbations et aptitude à se régénérer à partir de simples fragments de racines.
Plus de soixante ans plus tard, difficile de ne pas penser à la morelle jaune (Solanum elaeagnifolium). Cette adventice vivace réunit une grande partie des critères décrits par Baker, au point de pouvoir être considérée comme une plante “presque parfaite”… du moins lorsqu’il s’agit d’envahir les cultures.
Une machine biologique remarquablement efficace
La morelle jaune ne mise pas sur une seule stratégie, mais sur plusieurs.
Elle produit de nombreuses graines capables de survivre plusieurs années dans le sol et dont la germination est échelonnée dans le temps. Même après une campagne de désherbage réussie, de nouvelles levées peuvent ainsi apparaître les années suivantes.
Mais son arme la plus redoutable reste son système racinaire. De simples fragments de racines, parfois inférieurs à un centimètre, peuvent redonner naissance à une nouvelle plante. Un travail du sol mal conduit peut donc involontairement multiplier les foyers d’infestation au lieu de les éliminer.
À cela s’ajoutent une excellente tolérance à la sécheresse, un système racinaire profond, une forte capacité de compétition avec les cultures et une remarquable plasticité lui permettant de s’adapter à des climats très différents.
Autant de caractéristiques qui rappellent le portrait de l’adventice idéale dressé par Baker.
De la plaine du Tadla à l’ensemble du Maroc
Au Maroc, la morelle jaune est étudiée depuis plusieurs décennies. C’est dans la plaine du Tadla qu’elle a d’abord attiré l’attention des chercheurs en raison des pertes qu’elle provoquait dans les cultures irriguées et de la difficulté à la maîtriser.
Aujourd’hui, la situation a profondément évolué.
Longtemps cantonnée à quelques foyers, la morelle jaune s’est propagée discrètement, presque en silence, au point d’être désormais observée dans la quasi-totalité des régions agricoles du Royaume. Des zones irriguées du Tadla aux plaines du Gharb, du Haouz, du Souss, de l’Oriental ou encore de certaines régions présahariennes, elle poursuit son expansion en profitant des déplacements de terre, des engins agricoles, des réseaux d’irrigation et de sa formidable capacité de régénération.
Des travaux réalisés au Maroc ont d’ailleurs montré qu’elle développe différents morphotypes selon les conditions climatiques, preuve de sa grande capacité d’adaptation.
Une lutte qui commence par la prévention
Et si la meilleure stratégie n’était plus seulement de la détruire ?
Face à une plante qui coche presque toutes les cases de « l’adventice idéale » de Baker, une question mérite d’être posée : faut-il continuer à vouloir uniquement l’éradiquer, ou apprendre aussi à mieux la gérer ?
La prévention reste évidemment la première ligne de défense. Éviter son introduction dans une parcelle, nettoyer les matériels agricoles, intervenir avant la montée à graines et limiter la fragmentation des racines demeurent les mesures les plus efficaces.
Mais une fois la morelle jaune largement installée, la lutte devient un véritable marathon. Chaque fragment de racine oublié peut redonner naissance à une nouvelle plante, et le stock de graines peut alimenter de nouvelles levées pendant plusieurs années.
C’est pourquoi plusieurs équipes de recherche explorent aujourd’hui d’autres pistes.
L’une d’elles consiste à rechercher des agents de lutte biologique – insectes, champignons ou autres organismes – capables d’affaiblir spécifiquement la morelle jaune sans nuire aux cultures. Quelques résultats encourageants existent à l’étranger, mais aucun programme n’a encore permis d’obtenir une solution largement utilisable en agriculture.
Une autre piste, encore peu explorée, serait de chercher à valoriser la biomasse de cette plante. Certaines espèces invasives sont aujourd’hui utilisées pour produire du compost, du biogaz, des molécules d’intérêt ou des substances naturelles. La morelle jaune contient des alcaloïdes et d’autres composés bioactifs qui intéressent déjà certains chercheurs en pharmacologie. Si ces valorisations deviennent économiquement viables, elles pourraient transformer une partie du coût de sa gestion en ressource.
Enfin, la révolution pourrait venir de la robotique et de l’intelligence artificielle. Les nouveaux robots de désherbage, capables d’identifier individuellement les adventices grâce à la vision artificielle, ouvrent la voie à une destruction très précoce des jeunes plants, avant qu’ils ne reconstituent leur réseau racinaire ou ne produisent des graines. Demain, les drones et les systèmes de cartographie pourraient également permettre de suivre l’évolution des foyers et d’intervenir uniquement là où cela est nécessaire.
La morelle jaune nous rappelle finalement une réalité souvent oubliée : les adventices évoluent en permanence. Pour espérer les maîtriser durablement, nos stratégies devront évoluer au moins aussi vite qu’elles.



