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Face au recul de l’arganeraie, le premier réflexe est souvent de vouloir planter des arbres. Mais dans les zones arides du Maroc, planter ne suffit pas. Si l’eau ruisselle, si le sol s’érode et si les jeunes pousses sont immédiatement broutées, la forêt ne peut pas se reconstruire durablement. Et si la priorité était d’abord de recréer les conditions permettant à la nature de faire une partie du travail elle-même ?
L’arganier a une qualité extraordinaire : il sait survivre dans des conditions difficiles.
Mais même cet arbre exceptionnel a ses limites.
Sécheresses répétées, érosion, sols dégradés, surpâturage et faible régénération naturelle se combinent aujourd’hui dans une partie de l’arganeraie. Une récente synthèse scientifique consacrée à sa restauration souligne justement que le problème ne peut pas être résolu par une seule intervention : il faut agir simultanément sur l’eau, le sol, la régénération et la pression du pâturage.
Avant de planter un arbre, retenir l’eau
Dans une montagne dégradée, une pluie intense ne signifie pas nécessairement beaucoup d’eau disponible pour les arbres.
Lorsque le sol est nu, compacté ou en pente, une partie importante de cette eau ruisselle rapidement. Elle entraîne avec elle les particules fines et la matière organique.
On obtient alors un cercle vicieux :
moins de végétation → davantage de ruissellement → davantage d’érosion → moins d’eau infiltrée → encore moins de végétation.
Pour restaurer l’arganeraie, il faut essayer d’inverser cette mécanique.
Et certaines techniques utilisées depuis longtemps dans les régions arides sont d’une étonnante simplicité.
Des demi-lunes pour capturer la pluie
Le principe consiste à aménager sur les courbes de niveau de petits ouvrages de terre en forme de demi-lune.
Lorsqu’il pleut, l’eau qui descend de la pente est ralentie et concentrée derrière ces petites levées de terre.
Au lieu de quitter rapidement la parcelle, elle dispose de davantage de temps pour pénétrer dans le sol. Les sédiments et la matière organique transportés par le ruissellement peuvent également s’y accumuler.
La FAO utilise aujourd’hui cette technique pour restaurer de grandes surfaces dégradées en Afrique. Dans certains projets mécanisés, les demi-lunes peuvent favoriser l’infiltration et retenir jusqu’à environ 1 000 litres d’eau par bassin, selon leur dimension et les conditions du site.
Ce qui paraît être un simple croissant creusé dans le sol devient ainsi un petit réservoir de pluie sans béton, sans pompe et sans irrigation.

Et la technique peut être mécanisée
À petite échelle, ces ouvrages peuvent être réalisés manuellement.
Mais pour restaurer des milliers d’hectares, le problème devient évidemment celui du coût et de la main-d’œuvre.
Des équipements comme la charrue Delfino permettent aujourd’hui de mécaniser cette opération. La FAO rapporte des capacités dépassant 15 hectares par jour, contre des surfaces beaucoup plus faibles lorsque les demi-lunes sont réalisées manuellement. Après la préparation du terrain, des semences d’espèces ligneuses et herbacées locales peuvent être semées et des plants installés dans les microsites ainsi créés.
Cette technologie n’est d’ailleurs pas totalement étrangère au Maroc : la FAO cite le Royaume parmi les pays où des techniques mécanisées de création de microbassins de collecte des eaux pluviales ont déjà été testées.
Voilà une piste qui mériterait probablement d’être expérimentée beaucoup plus largement dans les zones dégradées de l’arganeraie.
Ne pas planter uniquement des arganiers
Restaurer une forêt ne signifie pas aligner des milliers d’arbres identiques.
Une arganeraie fonctionnelle est un écosystème.
Autour de l’arganier doivent pouvoir revenir les graminées, arbustes et autres espèces locales adaptées au milieu. Elles couvrent le sol, ralentissent encore davantage l’eau, apportent de la matière organique et créent progressivement de meilleures conditions pour la régénération.
Les graines utilisées devraient donc être autant que possible locales et adaptées à chaque territoire.
Le but n’est pas de fabriquer artificiellement une plantation d’arganiers.
Il est de réamorcer le fonctionnement naturel de l’écosystème.
Le deuxième problème : protéger ce qui repousse
Retenir l’eau et faire revenir la végétation ne servirait cependant à rien si chaque jeune pousse était immédiatement consommée par les animaux.
C’est probablement l’un des points les plus délicats de la restauration de l’arganeraie.
Supprimer définitivement le pâturage serait difficilement acceptable et probablement contre-productif dans des territoires où l’élevage fait partie de l’économie et de la culture locales.
La solution consiste plutôt à gérer le pâturage.
Certaines parcelles très dégradées peuvent nécessiter plusieurs années de protection. D’autres pourraient fonctionner avec des périodes de repos et un pâturage tournant.
La recherche sur l’arganeraie montre d’ailleurs que la protection contre le pâturage constitue l’un des éléments essentiels permettant aux rejets et aux jeunes arbres de se développer.
Les systèmes traditionnels de type Agdal, où l’accès aux ressources est temporairement fermé puis rouvert selon des règles collectives, montrent qu’il n’est pas nécessaire d’opposer systématiquement l’éleveur et la forêt.
Il faut simplement laisser à la végétation le temps de se reconstruire.
Faire travailler la nature plutôt que lutter contre elle
Une politique moderne de restauration pourrait ainsi commencer sur des zones pilotes particulièrement dégradées.
Les courbes de niveau seraient cartographiées. Des demi-lunes, cordons pierreux ou autres dispositifs de ralentissement du ruissellement seraient installés selon le terrain. Des semences d’espèces locales seraient introduites là où la végétation naturelle ne revient plus suffisamment.
Les jeunes arganiers existants seraient protégés.
Le pâturage serait temporairement exclu des secteurs les plus fragiles puis progressivement réintroduit selon la capacité réelle de régénération.
Et surtout, on mesurerait pendant plusieurs années l’infiltration de l’eau, la couverture végétale, la régénération des arganiers, l’érosion, la biomasse fourragère et le coût réel par hectare restauré.
Si les résultats sont concluants, la mécanisation permettrait ensuite de changer d’échelle.
Chaque goutte qui quitte la montagne est une occasion perdue
Le Maroc ne pourra évidemment pas faire tomber davantage de pluie sur l’arganeraie.
En revanche, il peut agir sur ce qui arrive après que la pluie tombe.
Une goutte qui ruisselle rapidement vers un ravin n’aura pratiquement rien apporté à l’arbre.
La même goutte ralentie, infiltrée dans le sol et conservée près des racines peut contribuer à maintenir la végétation pendant des semaines.
C’est peut-être là que doit commencer la restauration.
Ne pas seulement planter davantage d’arganiers, mais reconstruire un paysage capable de retenir l’eau, protéger son sol et permettre à ses arbres de se régénérer.
L’arganier a déjà démontré pendant des millénaires son extraordinaire capacité à survivre dans l’aridité.
Pour le sauver, le Maroc n’a peut-être pas besoin de remplacer la nature.
Il doit d’abord lui redonner les moyens de travailler.




