
Oranges égyptiennes : chute des prix en Inde et mutation du commerce mondial
24 April 2026
Myrtille marocaine : pourquoi les prix chutent malgré une forte demande en Europe
28 April 2026
Avant de commencer, merci beaucoup d’avoir accepté cet échange avec HortiTechNews.
Siham Zahidi, cofondatrice de Green Smile, s’impose aujourd’hui comme l’une des voix engagées de l’innovation agricole au Maroc, à la croisée du terrain, de la formation et des dynamiques de filière.
À travers cet entretien, nous souhaitons partager avec nos lecteurs une vision concrète, ancrée dans la réalité des exploitations, mais également tournée vers les défis et opportunités qui façonnent l’agriculture de demain.
HortiTechNews : Vous appartenez à une famille pionnière de l’agriculture d’export au Maroc. Quel héritage vous a le plus construite, et sur quoi avez-vous choisi de rompre ?
Siham Zahidi : Merci pour cette question, en effet mon grand-père était le premier producteur marocain à exporter de la Tomate vers l’Europe dans la région de Oualidia dans les années 50 – 60. Mon père quant à lui a été un acteur important de la transformation de l’agriculture exportatrice dans le Souss-Massa avec l’adoption des serres canariennes et autres techniques agronomiques modernes. Ce qui m’a le plus construite c’est mon expérience terrain au sein de la ferme de mon père où j’ai développé mes compétences managériales à gérer des équipes et de planification des tâches ainsi que de gestion des risques inhérents au métier de producteur.
Je n’ai pas réellement fait de choix de rompre avec quelque chose en particulier mais par contre j’ai choisi de me diriger vers un autre métier qui est moins au niveau de la ferme mais pour apporter ma pierre à l’édifice et accompagner les producteurs en matière d’information, de transfert d’expertise à travers le sourcing des meilleurs experts à l’échelle de la planète et également pour contribuer à mettre en contact le producteur avec les différents partenaires qu’ils soient locaux ou internationaux. Mon objectif était de donner à l’agriculture marocaine la place qu’elle mérite et de faire valoir le niveau technique et les efforts de nos producteurs au quotidien à l’échelle internationale.
HortiTechNews : Avant Green Smile, vous avez géré directement une exploitation pendant plusieurs années. Qu’est-ce que cette expérience de terrain vous a appris que le secteur sous-estime encore aujourd’hui ?
Siham Zahidi : Comme j’ai pu le développer plus haut, mon expérience terrain m’a donné une connaissance claire et vécue de la réalité du producteur au quotidien, de sa résilience en termes de gestion des risques et défis quotidiens. Les efforts hors normes qui sont fournis chaque jour sans aucune garantie ni assurance de succès. L’agriculture est le métier où les aléas sont divers et variés et surtout intrinsèques à la nature même du secteur. Cette réalité challengeante de notre secteur m’a donné envie d’agir et de contribuer à ma manière à l’amélioration déjà en marche de cet écosystème agricole dans lequel j’ai baigné et qui concerne en priorité l’agriculture à très haute valeur ajoutée.

HTN : Green Smile semble avoir été conçu comme une passerelle entre formation, innovation et coopération internationale. Pourquoi ce modèle vous a-t-il paru plus utile qu’un simple cabinet de conseil classique ?
S. Zahidi : En effet, la définition est exacte. Le modèle n’est peut-être pas plus utile mais en tous les cas, l’orientation de notre cabinet repose plus sur un souci de différenciation et de réponse à un besoin par des solutions innovantes qui n’existaient pas à l’époque : dans une optique de solutions conçues de producteurs à producteurs nous avons investi dans le conseil à grande échelle à travers la mise en place de réflexion stratégique sur d’abord la culture de la tomate, l’introduction de réflexion sur la précarité de notre système agricole, de l’introduction de la culture hors-sol dans le but d’améliorer la gestion des ressources en eau et de la qualité de la production. Le format conférence s’est imposé de lui-même comme un cadre de réflexion stratégique qui rassemble les différents acteurs pour réfléchir sur l’avenir d’une filière donnée. Nous avons à partir de 2012, développé des formats plus approfondis de formations récurrentes sur des thématiques techniques comme le hors-sol, la gestion climatique des serres et autres.
HTN : Vous êtes très active sur les conférences filière tomate et fruits rouges (berries). À vos yeux, quel est aujourd’hui le principal écart entre ce qui se dit dans les événements professionnels et ce qui se passe réellement dans les exploitations ?
S. Zahidi : Les conférences sont des lieux de partage d’expérience et d’innovations, ce sont des rendez- vous où l’on fait une pause pour se tenir au courant des dernières avancées dans chaque filière, elles peuvent apporter des réponses directement applicables sur le terrain mais ce n’est pas l’objectif premier de ces rencontres. Elles sont conçues plus pour bousculer les idées pour faire interagir les opérateurs, pour présenter ce qui se fait ailleurs, ce qui nous attend à l’avenir. Les conférences sont un grand moment de networking et de partage d’expériences entre les différents acteurs.
HTN : Dans un contexte de sécheresse, de pression virale et d’exigences marché, quelle innovation vous semble aujourd’hui vraiment prioritaire : l’eau, le végétal, la digitalisation ou l’organisation humaine ?
Siham Zahidi : L’eau est et reste bien sûr une problématique et la digitalisation peut apporter des solutions dans ce sens mais ce qu’on remarque de plus en plus c’est que la pression structurelle de la main d’œuvre est une épée de Damoclès qui pèse sur l’avenir de notre secteur. Une coordination entre les différents intervenants que ce soit l’État, les organisations professionnelles, les entreprises est nécessaire pour faire face à ce frein. L’organisation humaine est donc une priorité et innover à travers entre autres la mise en place de marque employeur forte est aujourd’hui une nécessité pour nos entreprises agricoles.
HTN : Vous défendez une agriculture plus durable. Mais concrètement, qu’est-ce qu’un producteur marocain doit arrêter de faire dès maintenant s’il veut rester compétitif à moyen terme ?
Siham Zahidi : Dans un secteur où chaque opérateur avance encore trop souvent de manière isolée, faire face aux défis et aux contraintes de marché à venir nécessite un véritable alignement stratégique et une coordination à tous les niveaux.
Pour défendre efficacement l’origine Maroc, il est essentiel de renforcer cette vision collective. Nous produisons des produits de qualité et répondons aux exigences de nos clients, mais nous ne communiquons pas suffisamment sur nos acquis. Une meilleure valorisation de nos pratiques durables et résilientes est aujourd’hui indispensable pour faire face à une image parfois injustement critiquée à l’international.
HTN : On parle beaucoup de technologie. Selon vous, quelle part de la performance agricole relève encore d’abord du management humain ?
S. Zahidi : Une grande partie de la performance relève de l’humain, la technologie nous donne des données mais ne décide pas. Nous avons aujourd’hui beaucoup de solutions technologiques pour gérer l’eau, la main d’œuvre, les intrants mais la performance agricole dépend de la qualité des décisions, de la rigueur de l’exécution et de la capacité à s’adapter et à anticiper.
HTN : Selon vous, quel a été le facteur déterminant dans l’adoption du hors-sol : la rentabilité, la technique ou la pression du marché ?
S. Zahidi : La conversion à l’hors-sol a été possible grâce à une preuve technique et économique de la contribution de cette pratique à l’amélioration de la qualité de la production et à la bonne gestion des cultures et des ressources.
HTN : En tant que femme dirigeante dans un univers encore largement masculin, avez-vous dû imposer votre légitimité autrement — ou au contraire avez-vous transformé cette différence en avantage de leadership ?
S. Zahidi : Le fait que je sois une femme m’a aidé à me dépasser et à oser des choses que je n’aurais pas osé dans un contexte plus confortable ou dans un secteur moins « masculin ». Par ailleurs, le fait d’être une femme n’a jamais été un point crucial ou essentiel de ma réflexion depuis que j’évolue dans le domaine agricole. Franchement, nous avons autre chose à faire que se morfondre sur notre sort de femme dans un milieu d’hommes. Oui, on peut dire que j’ai essayé de tourner ce fait à mon avantage.
HTN : À horizon 5 ans, quel est, selon vous, le principal risque pour l’agriculture marocaine ? Manque d’eau, de compétences, ou surtout de vision collective ?
S. Zahidi : Le risque majeur à 5 ans et j’espère me tromper c’est que nous manquions d’une vision commune. Dans un secteur où chaque opérateur avance plus ou moins seul, faire face aux défis et contraintes de marché qui nous attendent, nécessite un alignement stratégique et une coordination à tous les niveaux pour défendre les intérêts de l’origine Maroc. Nous produisons des produits de qualité, nous nous conformons aux exigences de nos clients mais nous ne communiquons pas sur nos acquis, une promotion de nos pratiques durables et résilientes me semble nécessaire pour faire face à cette mauvaise presse qui attaque à tort notre origine.
L’agriculture marocaine n’est plus en phase d’apprentissage, mais bien en phase de maturité.
Face à des marchés de plus en plus exigeants et à une concurrence accrue, le véritable enjeu ne réside plus seulement dans la production, mais dans la capacité à structurer une vision commune, à valoriser ses acquis et à affirmer son positionnement à l’international.




