“On peut toujours faire des lâchers Nesidiocorus pour maitriser Tuta Absoluta, mais à quel coût ? “: Rachid El Aini, Groupe SAOAS

Rachid ELAini

Tuta Absoluta, appelée également la mineuse sud-américaine de la tomate a marqué son retour cette campagne dans la région de Souss-Massa. Les dégâts sont palpables sur la culture de la Tomate, bien qu’elle puisse s’attaquer également à d’autres cultures. M.Rachid El Aini responsable du pôle lutte intégrée au groupe SAOAS nous parle de ce come-back .

HTN : Cette campagne la Tuta absoluta a fait  des dégâts importants, rappelant ses débuts, en tant qu’ingénieur phytiatre, à quoi est dû ce come-back ?

R.El Aini : Tuta Absoluta est un ravageur qui a débarqué en 2008 et qui a constitué une surprise pour les agriculteurs. C’était un nouveau ravageur pour le Maroc. Qui dit un nouveau ravageur, dit de nouvelles stratégies de lutte. Environ deux ans après cet incident, les producteurs ont pu maitriser ce fléau et on a vu une chute des dégâts qui est passée de 80% sous serres – voire même plus en plein champs-  jusqu’à des taux de 5 à 10%. Cette baisse a été le fruit du travail des agriculteurs qui ont su s’adapter à cette nouvelle situation à travers de nouvelles méthodes de gestion et de lutte. En parallèle il y a eu plusieurs homologations de nouveaux produits  phytosanitaires qui se sont avérés efficaces.

Il faut noter également que les dégâts  qui ont été causés par Tuta Absoluta ont été mitigés et dépendaient principalement du degré de technicité de chaque ferme. L’étanchéité est la pièce maitresse de tout programme de lutte, en la combinant avec la désinfection des structures, l’utilisation des plants indemnes, l’application des traitements préventifs, l’élimination du feuillage attaqué durant tout le cycle de la culture, l’utilisation des pièges à phéromones pour le monitoring et/ou le piégeage de masse et l’utilisation des insectes auxiliaires il a été possible de maitriser l’effet du ravageur.

Tous ces efforts ont permis d’atténuer la sévérité de la Tuta Absoluta et ont fait classer ce ravageur en deuxième rang après la mouche blanche combinée avec le virus TYLC.

Une fois que les producteurs voyaient peu de dégâts, certains ont arrêté ou atténué leurs investissements dédiés au contrôle de la Tuta (main d’œuvre pour l’élimination des feuilles  attaquées, traitements  …). Pour eux, ces investissements n’étaient plus justifiés puisque les dégâts n’affectaient plus la rentabilité de la culture.

HTN : Nous avons remarqué qu’il y’a une rupture de stock en insecticides homologués sur ce ravageur et que la plupart ne sont plus efficaces, pourquoi ?

R.El Aini : Tout à fait. Il y a une rupture des stocks pour les produits homologués contre Tuta. La profession, y compris les producteurs et les distributeurs des produits, ont été surpris par l’ampleur du problème. Les prévisions des maisons phytosanitaires se font généralement sur les réalisations des années précédentes avec des ajustements qui se font au cours de la campagne, mais l’ampleur a été plus importante de ce qu’on attendait.

Un autre point : pour les sociétés qui commercialisent les produits phytosanitaires, le stock leur coûte très cher, c’est une immobilisation colossale de fonds. C’est pour cette raison que les sociétés essayent d’optimiser  la quantité stockée ainsi que la période de stockage.

Concernant l’efficacité, je crois que le problème est dû, principalement, à l’apparition de la résistance qui, à mon avis, est due à une utilisation non raisonnée des pesticides. Certains producteurs ne respectent pas les recommandations mentionnées sur l’étiquette du produit à savoir l’alternance et la fréquence d’utilisation. Certains produits sont recommandés à être utilisés 2 à 3 fois par cycle de culture alors que les certains producteurs arrivent jusqu’à 8 applications par cycle.

Par ailleurs, il y a un autre facteur qui impacte cette efficacité, ce sont les techniques d’application qui est un problème très récurent et répandu. C’est un volet où il faut faire plus d’effort et qui nécessite la participation de tout le monde. Quand on applique mal un produit, on favorise l’apparition de la résistance et on ne bénéficie pas de l’efficacité du produit en question. Quel gâchis !

Le dernier point est lié au produit lui-même. Généralement, les produits pour lesquels on a observé un développement de résistance sont des produits à un mode d’action. En l’occurrence, il y a d’autres produits multi-sites comme l’Azadirachtine par exemple, mais malheureusement beaucoup de gens ne font pas attention à ce détail.

HTN : Ça doit être est une aubaine pour le commerce des auxiliaires ?

R.El Aini : C’est vrai qu’on a constaté une augmentation de la demande cette campagne. Mais il ne faut pas oublier non plus que les grandes structures ont toujours continué de faire des lâchers d’auxiliaires et de l’adoption de la stratégie de  lutte intégrée. Et c’est d’ailleurs ce qui explique le faible impact de la Tuta sur leurs cultures. Par contre on a remarqué une augmentation de la demande de chez les petites structures qui se sont retournés vers cette stratégie.

HTN : Au sein de votre groupe, SAOAS, pouvez-vous répondre à cette demande imprévue ?

R.El Aini : Vous savez, on a l’avantage d’avoir une équipe commerciale assez grande et qui est toujours en contact avec les agriculteurs. Ceci nous a permis de tenir en considération, depuis la fin de la campagne précédente, qu’il y aura une augmentation de la demande cette campagne. En se basant sur ce constat, on avait majoré nos programmes par rapport à la normale mais malgré cela, on était relativement dépassé par les commandes qu’on a reçues. Nous avons pu répondre à environ 80 % des demandes. Pour les 20 % restants, on les a gérées en commun accord avec nos clients, tout en tenant en considération la priorité de chaque situation.

Pour nous, il y a un facteur très important, c’est la réception des prévisions.  Plutôt on reçoit les prévisions de chez le client plus on est apte à les respecter.

HTN : Plusieurs producteurs pensent faire des lâchers de Nesidiocorus, est-ce toujours possible vu qu’ils ont traité sans prendre en considération qu’ils vont faire ces lâchers ? Et même de point de vue timing ?

R.El Aini : Techniquement c’est faisable mais l’autre face médaille c’est à quel coût ??

Lorsqu’on fait un programme convenablement et dans le bon timing, on pourra se contenter d’une faible dose, mais quand on se retrouve avec une plante qui est déjà entrée en production et qui a une surface foliaire très importante ceci implique que la dose doit être plus importante.

En outre, lorsqu’on fait des lâchers à cette période de l’année qui est caractérisée par de faibles températures et d’une longueur du jour plus courte cela rend l’installation des auxiliaires plus difficile. Pour réussir l’installation à cette période, il faut appliquer des doses plus importantes ce qui augmente le coût par rapport à un programme  planifié.

Maintenant, pour les gens qui ont adopté un système de lutte purement chimique et qui nous contactent pour faire des lâchers, on regarde leurs historiques de traitements. Sur la base des matières actives utilisées on établi une date prévisionnelle pour les lâchers des auxiliaires en tenant en considération surtout la persistance des produits utilisés. La persistance maximale pour la majorité des produits ne dépasse pas huit semaines, mais en général 4 à 5 semaines suffisent. Au cours de cette période, les producteurs peuvent traiter soit avec des produits qui sont compatibles, soit avec des produits à persistance très courte, tels que le Pyrèthre naturel et le Bacillus, qui peuvent être utilisés un à deux jours avant les lâchers.

HTN : Il a été remarqué que beaucoup de producteurs de tomate ont laissé tomber les lâchers en faveur d’une lutte chimique alors que sur poivron les producteurs ont continué à faire une lutte intégrée plus poussée, pourquoi à votre avis ?

R.El Aini : L’avantage de la culture de poivron c’est qu’on a une approche préventive très claire, qui est testée, efficace et surtout avec un moindre coût en comparaison avec la lutte chimique. Généralement pour la culture de poivron on a un programme préétabli dont on sait à l’avance les auxiliaires qu’il faut utiliser, à quelle dose et à quelle période. Quand tous ces paramètres sont respectés on sait que le résultat sera  positif.

De plus, un poivron conduit en lutte intégrée revient beaucoup moins cher, en termes de protection phytosanitaire, qu’un autre conduit en conventionnel. Sans oublier bien entendu les avantages de la lutte intégrée en termes de taux de résidus de pesticides ainsi que l’impact sur l’environnement.

Par contre pour la tomate, il y a le risque lié au virus TYLC. Les gens estiment, qu’avec la lutte chimique, ils peuvent maitriser la problématique de ce virus. En lutte intégrée nous devons tolérer la présence d’une petite population du ravageur. La situation se complique quand on a une culture qui est déjà touchée par le virus, dans ce cas même une seule mouche virulente peut causer des dégâts énormes.

Par ailleurs, avec des niveaux très  faibles de Tuta Absoluta, on ne voit pas clairement une différence significative en terme de coût entre la conduite en chimique et en lutte intégrée de la tomate. La forte pullulation de ca ravageur a bouleversé ce raisonnement.

Il faut avouer que la conduite de la Tomate en lutte intégrée est une approche complexe nécessitant plus de suivi, une surveillance des populations et par conséquent un personnel qualifié qui doit reconnaitre les espèces, aussi bien les ravageurs que les auxiliaires,  pour juger l’équilibre entre les deux et gérer la compatibilité avec les produits chimiques. La gestion de l’ensemble de ces paramètres et leur combinaison ont poussé certains producteurs à abandonner la lute intégrée en la comparant avec une lutte chimique plus facile et avec laquelle ils voient un effet rapide sur les populations des ravageurs. Mais à moyen et à long terme, seule une approche intégrée de production et de protection peut soulever  les défis qui ne cessent d’augmenter d’une campagne à l’autre.

 

 

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